Aimé Nouma – LES PLEURS DU MÂLE


Extrait – Place Édith Piaf, Porte de Bagnolet– page 43

Concerts de klaxons, insultes, injures, bordées de noms d’oiseaux, la rue, la ville résonnent sur le macadam : Allo ? Bonjour le réseau !
Faut dire que les travaux du tram foutent grave le dawa dans ce quartier est de Paname…
Camtards, bagnoles et bus sont tous à l’arrêt et pestent d’être à la rame Porte de Bagnolet.
À cette heure là, seuls les motos, scooters, vélos et vélibs roulent en buvant du petit lait…
À pied, sans véhicule, je me faufile telle une anguille entre les files de voitures.
J’ai mon pote Phil en ligne, un bègue au bout du fil et il y a de la friture (et je suis dègue de chez dègue parce que, bien sûr, c’est moi qui appelle !),
quand soudain, elle, belle, élancée, s’approche, m’interpelle : – «Hey ! dites, jeune homme, heu… mon-sieur,
la place Edith Piaf vous connaissez ? »
Sensation d’être en place, je raccroche illico et répond façon grande classe :
– «C’est à peine à deux pas et je m’y rend de ce pas, suivez-moi pas-à-pas je vous paye, vous offre un kawa !»
(Waouuuh… Bingo !, aussitôt elle m’emboîte le pas !)
Gare à ne pas faire de gaffes ! La Miss s’appelle Alice et on se sent vite complices…
Arrivés place Edith Piaf, on se pose en terrasse. Alice m’offre une rose et aussi son 06 !
Vous avez bien compris que c’est dans la poche, qu’on se pife, qu’on se kife et donc… on se kisse ! des grosses galoches… (que du pur kif !) jusqu’à ce qu’on se quitte.
Elle, Alice, son taf’, c’est d’être modèle ; et ce n’est qu’une fois qu’elle est partie que je vois enfin ce qui se passe sur la Place Edith Piaf…

Qu’est-ce qui se passe Place Edith Piaf ? Il y a des mômes qui piaffent, des belles filles qui passent, des rêves qui s’écrivent et d’autres qui s’effacent.

Devant le marchand de glaces : deux petites bobos blondes comme les blés, piaffent d’impatience et menacent leurs charmants parents sans doute pleins de blé…
Près du trottoir : deux jeunes beurettes qui promettent,
s’adonnent aux joies du skate sous le regard d’une bande d’ados en casquette, déjà adeptes du bédo et de la savonnette…
Un peu plus haut : trois autres djeuns, Black/Blanc/Beur, peut-être de futurs footballeurs pros ; mais pour l’instant, avec un ballon tout râpé, se font des jongles, des dribbles, des passes,
dribblant même les gens qui passent…
Sur les marches : démarche chaloupée, un vieux mec en marcel serre dans ses bras ce qui ressemble à une poupée, à peine vêtue d’un bout de string.
Il s’agit de Tony (dit ”Bing-Bing”) : un ancien boxeur qui, parait-il, aurait fait tant de zèle en son temps, sur les rings, qu’il y aurait laissé un peu de sa cervelle…
Sorties du studio d’un photographe : un groupe de gazelles (dont quelques girafes) gazouillent, jacassent et s’esclaffent en s’engouffrant dans la bouche de métro sur la place… («Mon Dieu, mais qu’elles sont grandes !», semble penser la petite statue noire les bras tendus vers le ciel…)

Qu’est-ce qui se passe Place Edith Piaf ? Il y a des mômes qui piaffent, des belles filles qui passent, des rêves qui s’écrivent et d’autres qui s’effacent.

Dans ce quartier, de mon temps
(pourrait dire la môme Piaf en souriant),
«L’on ne voyait pas autant de gueules de métèques, ni de juifs errants.»
Il y avait bien quelques soldats du Bat’ d’Af’, bâfreurs de riz pilaf, et bois sans soif… … aussi, les affreuses gueules cassées, souvent un coup dans le pif, ou complètement paf : des pauvres estropiés, rescapés, éclopés des deux guerres.
Il n’y avait que dans ses rêves qu’on pouvait voir, naguère, pâtres grecs, ou beaux légionnaires…
Maintenant, aux alentours, il y a partout des restos hallal, chinois, grecs et turcs…
C’est trop fort ! Mais ne me faites pas dire que je suis raciste et que ce nouvel état des lieux cosmopolite… m’attriste !
Vous auriez tort, car vous savez bien que mon Yves, Ivo : il était italien ; mon Georges : gréco-égyptien ; mon Théo : hellène ; et mon petit Charles,
qu’est devenu bien grand, il était et il est toujours arménien…
Alors tu parles!
Allez, maintenant, tous en piste !
Je vous ai montré qu’on pouvait avoir une vraie vie d’artiste et je vous ai laissé une place… et il y a de la place pour tout le monde sur ma place !

Qu’est-ce qui se passe Place Edith Piaf ? Il y a des mômes qui piaffent, des belles filles qui passent, des rêves qui s’écrivent et d’autres qui s’effacent.

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